L’Europe et l’Ukraine: résister au virus de la peur

Ces derniers temps à Kiev, nous nous réveillons chaque matin en nous demandant si les heures de la nuit n’ont pas fait de nouvelles victimes lors des affrontements avec le régime de l’usurpateur. La violence imposée par ce régime en mutation ne pèse pas seulement sur la vie de nos concitoyens, mais sur l’idée même de développement pacifique de la démocratie dans une Ukraine indépendante depuis 1991. La résistance au virus de la peur est un test fondamental pour notre capacité à rester solidaires.

La stratégie d’intimidation déployée ne se résume pas aux démonstrations de violence des « Berkut » (les forces spéciales). Le but recherché est aussi de nous priver d’un avenir proche et à plus long terme. C’est aussi de couper le présent de l’expérience de liberté qu’ont connue les deux générations qui se sont formées après la disparition de l’Union soviétique. C’est dans ces deux mois passés à défendre la liberté sur la place Maïdan que se révèle la quintessence de cette expérience. Aucune bombe fumigène ne pourra effacer cette expérience, ni arracher nos aspirations. C’est en elle que nous puisons notre courage. Les Ukrainiens défendent la société civile et la dignité humaine, cruellement mises à mal par des régimes autoritaires de type post-soviétique. « Pour notre liberté et la vôtre ! »: cette ancienne formule est souvent reprise désormais, en union avec les Ukrainiens, par de courageux citoyens de Biélorussie et de Russie. On aurait tort, cependant, de considérer que cette lutte ne concerne que l’est de l’Europe. Car c’est d’une menace pesant sur toute la culture de l’Europe et sur ses valeurs fondamentales qu’il s’agit.

Le mouvement civique de Kiev est, en fait, la manifestation la plus puissante de défense des valeurs européennes depuis la fondation de l’Union européenne. Cette idée formulée par des députés au Parlement européen,  évoque la possibilité d’un « second souffle » donné aux valeurs fondamentales qui ont inspiré les auteurs de l’unification européenne après la Seconde Guerre mondiale. Leurs motivations sont passées au second plan à mesure que l’on oubliait les horreurs de la Seconde Guerre mondiale et les bienfaits de la paix. Hannah Arendt a parlé du « trésor perdu » de la Résistance européenne, ainsi que de la nouvelle spirale de découverte et de perte de ce trésor qui s’est dessinée lors du soulèvement de Budapest à l’automne 1956. Puis il y eut Prague en 1968 et Solidarność dans les années 80. Plus tard, en 2004, Vaclav Havel et Lech Walesa ont témoigné avec les participants de la Révolution orange à Kiev du chemin difficile de la liberté et des risques de perte du « trésor » européen. Cet hiver, un nouveau pas a été franchi avec le mouvement de désobéissance civile de Kiev.

Il existe toutefois une différence significative avec ce qui s’est passé en décembre 2004 : la cause du conflit n’est pas liée cette fois-ci aux élections présidentielles ou à des partis politiques. Au début du mois de novembre 2013, un consensus s’était dégagé en Ukraine entre le pouvoir, l’opposition et la société en faveur de la signature d’un accord d’association avec l’Union européenne. Les sondages montraient que cette décision bénéficiait d’un soutien plus actif dans l’ouest et le centre du pays, et qu’elle était acceptée plus passivement à l’est. Aucune manifestation « anti-européenne », même isolée, n’a été relevée. C’est le refus soudain du Gouvernement de signer cet acte d’association avec l’Union européenne et son revirement brutal dans le sens d’accords financiers et économiques avec le Kremlin qui ont conduit les manifestants à se réunir de façon pacifique sur la place de l’Indépendance (Maïdan) de Kiev.

L’impitoyable matraquage de manifestants et de journalistes du 30 novembre dernier – une première à ce niveau de violence depuis l’indépendance de l’Ukraine – est apparu comme un défi jeté à la société civile. En réponse, un demi-million de personnes se sont rassemblées le 1er décembre pour demander la démission du Gouvernement et du Président, ainsi que la reprise des négociations en vue de l’intégration à l’Europe. Dans le centre de Kiev, un campement digne d’un village de Gaulois a vu le jour (l’EuroMaidan) en signe de résistance à une usurpation de pouvoir. C’est ici que les structures fondamentales d’une société civile se cristallisent. Dans la Maison des syndicats toute proche, quelque 1.500 personnes se relaient en cuisine pour nourrir le campement. Une jeune fille handicapée, originaire de l’Ukraine de l’est, est devenue l’âme de ce groupe. Elle s’appelle Elisabeth ; son énergie à la tâche et son courage sont tels que toute l’équipe des cuisiniers a choisi de prendre son nom : Lisa. Non loin, des médecins ont monté un hôpital de campagne où des gardes d’éminents spécialistes sont assurées. De tous les quartiers de Kiev, les gens apportent des médicaments, de la nourriture et des vêtements. Les listes des produits nécessaires sont régulièrement publiées sur les réseaux sociaux et sur des pages créées spécialement sur Internet. Les dons affluent de tout le pays. A côté des étudiants et des intellectuels, on voit venir des ouvriers et des paysans de toute l’Ukraine. Des hommes d’affaires très importants  ont même délégué à leurs adjoints la gestion de leur entreprise pour « prendre un congé » sur la place Maïdan. Une université s’est ouverte sur la place même, et des tentes abritent les services de presse, de traduction et de communication. Des anciens combattants de la guerre d’Afghanistan assurent l’encadrement des unités d’auto-défense. Des militaires construisent des barricades sur tout le périmètre de la place principale et dans les rues d’accès à celle-ci. Une grande tente a été dressée et, dedans, une chapelle œcuménique accueille les prêtres des diverses Eglises, qui s’emploient jour et nuit à apaiser les tensions, surtout dans les face-à-face avec la milice. A l’œuvre sur les mêmes points chauds, prêtres et journalistes nouent de nombreux contacts, avec des gestes de solidarité inattendus. Quelle que soit la météo, de jour comme de nuit l’alcool est interdit. Mais cela ne gâche en rien l’atmosphère festive qui règne dans le campement. C’est que sont rassemblés ici des gens de tout le pays pour protester contre la tyrannie et contre des choses pires encore que la tyrannie. Ils sont comme ces hommes que décrit Hannah Arendt « qui ont jeté un défi, qui ont eu le courage de prendre une initiative et qui, pour cela, sans même le remarquer, ont commencé à créer entre eux un espace civil où la liberté a sa place » (in Crise de la culture). L’esprit de Maïdan tient dans cette phrase du résistant René Char : « A tous les repas pris en commun nous invitons la liberté à s’asseoir. La place demeure vide mais le couvert est mis. »

Nous avons tous vu un signe de solidarité important dans la publication (Le Monde  du 22 janvier 2014) de l’article intitulé « L’Ukraine est européenne ! ». Des intellectuels et savants de renom (la collecte des signatures se poursuit) ont envoyé à la société ukrainienne un signal précieux en provenance de la société française. Un message laconique, qui disait ce qui fait l’essence de la diversité dans le contexte européen : il y était question des liens historiques et naturels de Kiev avec son voisin oriental, « qui ne devaient pas se traduire par un relâchement et une rupture des liens tout aussi historiques et naturels qui rattachent l’Ukraine à l’Europe, à sa culture et à ses traditions. » Précisément, le contexte européen exclut toute forme d’isolationnisme. C’est malheureusement comme une tentative de consécration juridique de l’isolationnisme qu’il faut comprendre la loi du 16 janvier dernier sur les « agents de l’étranger », que Yanukovitch a copiée sur la loi poutinienne de juillet 2012. Désormais, en Ukraine comme en Russie, toute institution civique bénéficiant d’un soutien étranger et s’occupant de questions politiques et sociales doit se déclarer comme « agent de l’étranger ». En réponse, un collectif de défense des droits de l’homme de Kharkiv a dit ce qu’il fallait: « Nous n’accepterons jamais que les organes du pouvoir nous parquent dans des ghettos sociaux et nous accrochent au cou des pancartes avec l’inscription « agent de l’étranger » – tout comme les nazis stigmatisaient les juifs d’une étoile jaune pendant la Seconde Guerre mondiale ».

Réuni en session extraordinaire le 28 janvier, le Parlement ukrainien a abrogé cette loi. Mais on ne saurait oublier les victimes du 21 janvier, qui ont offert leur vie pour que nous puissions sortir du ghetto de l’isolationnisme post-impérial. Pas plus qu’on ne saurait se désintéresser du sort des nombreux défenseurs des droits de l’homme qui ont été arrêtés, et dont l’Union européenne demande instamment la libération.

Il existe un scénario pessimiste : les répressions se poursuivent, au risque que s’installe aux frontières mêmes de l’Union européenne un régime de type nord-coréen. Avec la vague de réfugiés que cela susciterait…

Autre possibilité plus séduisante : la dynamique de croissance originale des structures de la société civile en Ukraine se poursuit, et elles exercent une influence décisive sur le développement de la démocratie, dans un cadre légal, une fois que cette crise politique profonde a été surmontée.

Pour que ce scénario se réalise, nous avons besoin que les chefs d’Etat européens agissent très fermement. Dans la ligne des sanctions prises par les Etats-Unis, des mesures doivent être décidées contre chacun des responsables de la criminalisation du pouvoir en Ukraine. Les sanctions contre les oligarques doivent contribuer à libéraliser les grandes chaînes de télévision qui leur appartiennent. Il est temps qu’ils cessent de bourrer le crâne de nos concitoyens. Les responsables politiques européens peuvent jouer un rôle de médiateur essentiel dans les négociations délicates à mener entre l’opposition, le Gouvernement et leur interlocuteur principal: la société civile ukrainienne qui est entrée dans son troisième mois de mobilisation à Kiev et dans d’autres villes du pays, de Lviv à Donetsk, de Kharkiv à Odessa et en Crimée. Pendant ces longs mois de collaboration étroite entre des milliers d’activistes et des centaines de milliers de simples citoyens, la conscience politique et civique s’est considérablement développée en Ukraine. De nouveaux modèles de protestation sont apparus, comme les colonnes de voitures rassemblées pour l’AutoMaidan. A Kiev et partout ailleurs, des gens s’investissent de façon désintéressée et vont jusqu’à risquer d’endommager leurs propres biens (de nombreuses voitures ont déjà été détériorées). Cela ne fait que prouver une fois de plus qu’ils sont décidés non pas à s’enfuir en Occident mais à construire l’Europe en Ukraine. Il est important de soutenir leur initiative par des campagnes d’information, par l’apport de l’expérience de développement de structures européennes, et par la participation à des projets culturels, éducatifs et scientifiques communs. En ce sens, il serait important de réorienter dans le sens d’un renforcement et d’un développement de notre société civile le modèle de « Partenariat oriental » et d’autres initiatives pratiques…

Je m’efforce consciemment de ne pas envisager aujourd’hui le scénario pessimiste (même si nos amis de Minsk et de Moscou nous mettent en garde contre les risques réels et les phobies qui vont avec). Derrière la fenêtre, il fait nuit, il fait froid (-18°). Sur la place Maïdan, nos enfants et nos amis protègent Kiev contre les bandits et la peur, contre la « phobocratie ». Surtout, ils nous protègent de l’oubli de ce « trésor » qu’est la dignité humaine. Voilà maintenant trois mois que Maïdan tient et est appelé à tenir pour que son heure s’inscrive dans l’histoire de l’Europe.

Constantin Sigov

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